Un leurre, dont le sens originel est 'appât', était (est encore) un morceau de cuir en forme d'oiseau pourvu de nourriture destiné à faire revenir le faucon sur le poing. Plus généralement c'est un piège, une tromperie, une illusion pour attirer le poisson ou le gibier.
En Baie de Somme, les leurres portent un joli nom flutté comme le chant des oiseaux : 'blette'. Et l'objet est aussi délicat que le nom qu'il porte. Les blettes, ces 'appelants' de bois, participent à la réussite de la chasse à la sauvagine, c'est dire à quel point ils sont indissociables de la tradition Picarde. Pourquoi les nomme-t-on des blettes ? En vérité on ne le sait pas exactement, le mot viendrait du vieux Français et signifierait 'blesser'. Après tout c'est possible…
Mais ce que l'on sait, en revanche, c'est que cet art qui consiste à sculpter, en bois peint, des oiseaux en tous points similaires aux vrais, puise son origine dans le marais et remonte à peu près au milieu du 19ème siècle. A l'origine, ces limicoles, ces échassiers, ces palmipèdes étaient fabriqués par des chasseurs autodidactes, anonymes, utilisant toutes sortes de matériaux et faisant preuve d'un talent et d'une imagination remarquables.
Vers 1960, la Baie, comme tout le reste du monde de la chasse, subit l'arrivée massive, en provenance d'Italie, d'appelants industriels en matière plastique… Mais heureusement, de génération en génération, la tradition se perpétue et le savoir-faire se préserve. Les secrets et les techniques ancestrales sont conservés. Conservés au sens où on l'entend en muséologie, car ces oiseaux factices - les plus anciens, bien sûr - sont considérés aujourd'hui comme de véritables objets d'art.
Pourtant ils n'avaient, au départ, qu'une vocation utilitaire : on les pose sur l'eau, en groupe plutôt qu'éparpillés, sans mélanger les espèces et en prenant soin de les disposer en fonction des habitudes du gibier, de façon à attirer et à rassurer par leur présence et par leur nombre leurs congénères en chair, en os et en plume… L'usage veut qu'on les mêle aux appelants vivants, ces canards captifs et dressés, élevés par les 'huttiers', qui attirent par leurs chants les volées d'oiseaux jusqu'à portée des fusils. Le bon 'sauvaginier' prend grand soin de ses blettes, après chaque chasse, elles sont ramassées, nettoyées et repeintes, en fonction des époques, aux couleurs du plumage d'hiver ou d'été.
Mais d'objets de fonction, elles sont devenues objets de collection. Et toutes ces barges, courlis, chevaliers, colverts sarcelles ou tadornes, toutes ces blettes magnifiques issues de l'art populaire Picard sont fort recherchées des amateurs.
Beaux objets sculptés, exposés sur les rebords des fenêtres, elles semblent prêtes à picorer ou à prendre leur essor… On les retrouve surtout chez les brocanteurs et les antiquaires de nos régions où elles sont très en vogue. Les collectionneurs du monde entier se les arrachent à prix d'or ! Mais attention, il faut identifier le vrai du faux, l'ancien du moderne, ces pauvres petits oiseaux ont tellement été copiés et reproduits, travaillés, patinés, plongés, dans la vase pour leur donner un semblant d'âge…
Alors si l'objet authentique vous tente, soyez perspicaces, c'est ainsi, belle blette bien née attend le nombre des années...
Jeanne Trouvé.
Jean Lonjarret.
Photo extraite du
site de Mr Deloison, antiquaire à Saint-Valery-sur-Somme.
Un très beau livre à lire : 'Oiseaux de Bois - Les plus belles blettes de la Baie de Somme'.
Jacques Béal et Didier Cry (Editions La Renaissance du Livre).